Mustafa Akalay Nasser: l’urbanisme médinal, patrimoine partagé

Par Zhor Saih
Mustafa Akalay Nasser, enseignant chercheur DR
Mustafa Akalay Nasser, enseignant chercheur DR

Maghreb1: Que signifie la médina et l’urbanisme médinal?

 

Mustafa Akalay Nasser: «Pays à faible urbanisation, mais à grandes médinas: telle a longtemps été, telle est encore à beaucoup d’égards l’Afrique du Nord. Pays à chair rustique, mais à grosse tête, et la tête croissant toujours davantage» (Dixit Jacques Berque).

Le terme la médina (de l’arabe Al Madina), est surtout employé dans les pays du Maghreb, du Machrek et en Espagne médiévale. Une médina aujourd’hui désigne la partie ancienne d’une ville par opposition aux quartiers modernes de type européen.

L’urbanisme «médinal», est considéré comme portant en lui les concepts les plus actuels en matière d’environnement; à une époque où l’on parle beaucoup d’une ville verte ou cité-jardin comme si c’était quelque chose de tout nouveau, on est surpris de constater que les principes du développement durable sont contenus en germe dans l’urbanisme de la cité islamique maghrébine. L’espace construit de la médina ne représentait qu’une partie réduite, le reste était occupé par des champs de culture pour l’alimentation des citadins en légumes et en fruits. La nature était présente d’une manière dominante dans l’espace urbain. Les jardins potagers et d’agréments se trouvaient de part et d’autre des murailles.

Dans la médina, les ruelles s’achèvent fréquemment en impasse et l’accès en est réservé aux résidents ou aux hôtes. La maison reste l’espace de la parole intime, de sorte que les logements sont l’aboutissement du dehors qui se clôt sur l’intimité, comme la rue et la place sont les prolongements ouverts du logement. En réalité, la citadinité est liée à l’histoire des familles illustres qui ont des caractéristiques professionnelles et morales spécifiques. Les quartiers résidentiels, relativement exclus de l’espace public et commercial, sont le produit de cet art de bâtir qui octroie à la hawma et au derb une certaine intimité. La spatialité de la dite hawma est reliée à un urbanisme du signe, L’espace bâti de la médina donc est saturé de significations.

L’unité éminente de la médina doit sa sauvegarde à la grande mosquée, vers laquelle tout conflue, et de laquelle tout reflue, comme si elle était un cœur: premier trait. Second trait: l’existence des quartiers à couleur familiale, à niveaux sociaux hiérarchisés. Troisième trait: une continuité immobilière extrême, une stabilité presque ancestrale. Les mutations de l’immeuble, du corps de la ville, obéissent à des règles délicates: par exemple, encore de nos jours à Fès, on ne peut pas construire, ou même exhausser une construction, sans demander l’autorisation des voisins. La définition de la ville musulmane est fonctionnelle, selon l’éthique musulmane elle est un lieu d’échange et de témoignage. La médina est le lieu où le témoignage se fait architecture.» (Jacques Berque: un urbanisme du signe).

 

Qu’est-ce qui caractérise la médina maghrébine?

 

La médina maghrébine est une ville à échelle humaine. Elle est construite autour d’un centre, où l’on retrouve les équipements collectifs les plus importants (la grande mosquée et le marché) et vers lequel convergent toutes les artères principales. Celles-ci se ramifient en rues secondaires qui mènent à différents quartiers, formés par un maillage très serré de maisons de deux étages construites en grappes autour d’impasses. Cette densité du tissu urbain élimine le besoin de véhicule en rendant tout accessible à pied. En outre, elle favorise le rapprochement humain (les maisons se touchant, on se parle facilement d’un toit-terrasse à un autre). En fait, l’apport considérable que l’architecture arabe représente, a été souligné depuis longtemps par les plus grands architectes contemporains, dont Le Corbusier qui, à la suite de son séjour à Alger dans les années 1930, s’exclamait déjà: «Ils ont pu se loger si nombreux et à l’aise dans les ombres diverses de la cour, dans l’espace des horizons de la terrasse, parce que cette architecture arabe détient les secrets des dimensions humaines.» L’architecte franco-suisse fut le premier à réinterpréter la médina maghrébine pour intégrer certains de ses principes à l’architecture moderne. Ainsi, avec son Unité d’habitation de Marseille, il a composé une sorte de médina verticale, avec ses 360 appartements en duplex, reliés par des «rues» intérieures, ses commerces et ses équipements publics sur un toit en terrasse.

 

Que reflète la médina?

 

La médina exprime la culture qui est la structure, celle de sa tradition orale, et donc les préoccupations des hommes qui l’habitent. Une médina étant d´abord au plan démographique, un espace de convergence vers lequel s’orientent des hommes aux origines et aux caractères culturels hétérogènes.

La médina est ainsi conçue et réalisée dans son bâti qu’elle exprime au moins deux vérités vécues et partagées par le groupe:

1) La prééminence de l’immatériel sur le matériel, d’abord, traduite en termes d’architecture urbaine par la position dominante des mosquées, à la fois lieux de rassemblement et d’élévation.

2) La fermeture, ensuite, des habitations aux regards extérieurs pour garantir la préservation de l’intimité familiale.

En raison de leur patrimoine et des savoir-faire qu’elles abritent, un certain nombre de ces médinas maghrébines sont inscrites au patrimoine mondial par l’UNESCO.