Mauritanie: le gavage se modernise

Par Amadou Seck
Le gavage en Mauritanie DR
Le gavage en Mauritanie DR

Pratique séculaire dont les origines renvoient aux canons de beauté à travers la nuit des temps, à la conception culturelle et sociale de l’esthétique, le gavage sous sa forme originelle, paraît en recul.

Cependant, les mentalités et les goûts restent largement attachés au critère immuable de la rondeur des formes, principal atout de la femme dont l’ unique aspiration est de séduire et d’attirer le regard du futur mari, selon les références apprises auprès des grand-mères.

Une certitude absolue, qui résiste aux assauts répétés du temps, malgré le fait que les liens conjugaux peuvent être éphémères dans la société mauritanienne, car «ici  on divorce parfois pour le meilleur et pour le pire» selon la formule choc d’un observateur averti des phénomènes sociaux au pays du million de poètes.

 

Dans le milieu maure, l’obésité est historiquement perçue comme un critère de beauté

 

La conséquence est un exercice exclusivement mauritanien, très douloureux à travers lequel on oblige dès la tendre enfance, la jeune fille «à manger d’énormes quantités de nourritures pendant plusieurs heures, avec le lait de chamelle comme produit phare» et un recours à des sévices physiques «adaptées et mesurées» contre une personne aux mains et pieds liés, à chaque fois qu’il lui passe par la tête l’idée d’arrêter, juste le temps de digérer un peu.

Pour aborder la question du gavage, Sow Abdoulaye, Professeur de philosophie à l’Université de Nouakchott, spécialisé en sociologie, convoque la mémoire et la conscience collective «dans toutes les cultures humaines, et particulièrement en Afrique, il y a des canons de beauté.

En dehors des schémas dits universels conçus suivant les normes occidentales, chaque culture véhicule ses propres normes esthétiques. C’est dans ce cadre que s’inscrit la pratique du gavage, qui peut être définie comme étant une obésité esthétique. Dans ce cas précis, il ne s’agit pas d’une maladie au sens public.

La personne gavée mange pour avoir des rondeurs. La jeune fille, ou femme, prend du poids pour plaire aux hommes. D’ailleurs, l’argument culturel qui légitime cette pratique dans le milieu maure dit que le prestige social d’une femme dépend du volume qu’elle occupe dans l’espace.

Donc, toute femme qui est mince, qui n’a pas de rondeur risque de ne jamais trouver un mari, ni d’attirer le regard des hommes».

 

Schéma esthétique immuable

 

Poursuivant son analyse, Pr Sow répond par la négative à la question de savoir si le gavage a complètement disparu. «Le schéma esthétique est immuable. Il est resté tel qu’il était depuis la nuit des temps. C’est juste la méthode de faire prendre du poids aux jeunes filles qui a évolué. Actuellement, on recourt à des médicaments, des produits, des diététiciens pour prendre du poids.

Mais là, il ne s’agit plus de l’obésité esthétique telle qu’elle était conçue au plan historique. Les femmes ne peuvent plus peser 90 à 100 kilogrammes, comme avant.

Les choses ont changé à cause des nouvelles contraintes imposées par le phénomène de la mobilité liée à une vie modernisée. Maintenant, les filles vont à l’école, les femmes travaillent dans les bureaux (le public et le privé), se livrent à diverses formes d’activités commerciales et autres, totalement incompatibles avec certaines formes d’obésité. Un surpoids excessif constitue un handicap par rapport à l’exigence des déplacements fréquents».

Du côté de Mekfoula Ahmed, militante féministe, très impliquée dans les associations de défense des droits de l’Homme, qui travaille avec l’Observatoire d’Égalité des Genres de la Facultés des Sciences juridiques et Économiques, «le gavage est une pratique qui était avant un symbole de beauté, et qui le reste encore aujourd’hui. C’est l’image de la femme grosse, avec un teint éclatant de blancheur.

Dans le passé, on retrouvait au sein de la société  des femmes spécialisées dans la soumission des jeunes filles aux séances de gavage. La différence réside dans le fait qu’avant, ces dames forçaient les jeunes filles à ingurgiter de grosses quantités de nourriture pour prendre du poids, alors qu’aujourd’hui, c’est la jeune fille elle-même qui décide de prendre des produits pharmaceutiques et même chimiques, pour avoir des rondeurs.

C’est juste la démarche qui a changé, mais le logiciel, c’est-à-dire le problème de fond, reste le même. La fille doit afficher des rondeurs. Une immense force invisible continue à peser sur la jeune fille et la femme pour qu’elle se conforme à un catalogue social bien défini, encadré et parfaitement surveillé. Elle n’est pas libre de choisir la forme de son corps.

Je ne connais pas les véritables origines des canons de beauté suivant lesquels une femme doit être grosse. Mais j’imagine que celles-ci sont d’ordre culturel et social. En public, la jeune fille, la femme, doit apparaître sous une certaine forme, s’exprimer d’une manière socialement correcte.

Ainsi, on ne peut absolument pas dire que la taille fine est devenue un critère esthétique dans la société maure. Au contraire, les jeunes utilisent de nouvelles méthodes, notamment des recettes marocaines, algériennes et d’autres pratiques venues de divers endroits du monde, pour avoir des rondeurs.

Elles prennent des comprimés et des sirops en cachette, sans jamais dire qu’elles se livrent à de nouvelles formes de gavage aux conséquences sanitaires parfois plus pernicieuses».

Comme pour enfoncer le clou, Mekfoula, soutient sans réserve que «les canons de beauté n’ont pas changé. Comme partout ailleurs, la conception de l’esthétique obéit à des normes sociales. Le choix individuel dans ce domaine sont inexistants.

A partir des années 2000, ajoute notre interlocutrice «il y a eu plusieurs campagnes de sensibilisation du gouvernement et des Organisations de la Société Civile (OSC) contre la pratique du gavage.

Mais ces différentes actions ont eu pour conséquence de pousser vers une nouvelle forme de la clandestinité, avec des produits pharmaceutiques, des recettes mélangeant différents aliments et même des produits chimiques».

Elle conseille vivement aux jeunes et aux femmes, de rester avec un poids naturel pour éviter les multiples pathologies liées à l’obésité dans une société de plus en plus urbanisée, dans un contexte sanitaire mondial marqué par l’apparition ede maladies émergentes, dont la parfaite illustration est la pandémie du coronavirus qui a fait des ravages chez les personnes souffrant d’autres co-morbidité.