Rim Laredj: «Nos mélanges sont notre force»

Par Zineb Bouazzaoui
Rim Laredj DR
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Maghreb 1: Parlez-nous de Rim Laredj?

Rim Laredj: Laredj Rim, réalisatrice, artiste visuelle, pluridisciplinaire. Je réalise des films, des clips, je suis aussi productrice de musique et de films et actrice. J’explore tous les médiums avec lesquels je peux produire du visuel, de la pensée, raconter des histoires. Il y a 3 ans, j’ai lancé une maison de création de bijoux et de vêtements en slow fashion “Baytrim Studio”. J’utilise les motifs des tatouages amazighs et la calligraphie arabe sur des pièces uniques, faites à la main entre le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, en passant par Paris. Je travaille en collaboration avec de petites coopératives, des associations qui valorisent le travail des femmes isolées, où qui ont besoin d’une réinsertion sociale. Je trouve que c’est un excellent moyen de nous renforcer les uns les autres.

Et il y a 6 ans, j’ai ouvert MIZ’ART PRODUCTION qui est une manière d’affirmer mon indépendance artistique, c’est -à -dire, ne plus dépendre d’un système régi par des processus qui ne me conviennent pas toujours.

 

Quel regard portez-vous sur le Maghreb?

Pour moi, le Maghreb est un territoire riche et complexe avec une histoire millénaire à découvrir. Nous devons explorer nos territoires, nous réapproprier notre histoire, explorer nos racines et nos identités multiples.

Le Maghreb est pour moi une source d’inspiration sans fin, Nos peuples sont si diversifiés, nos cultures sont métisses, traversées par diverses civilisations qui ont laissé des traces visibles et invisibles. Nous devons aller à leur rencontre, c’est un peu ce que je fais à travers ma quette du tatouage amazigh qui m’a mené du Haut Atlas marocain, aux montagnes Chaoui d’Algérie en passant par la Tunisie et la Libye …

La colonisation a abîmé notre ADN, nous devons réparer nos identités et accepter nos multiplicités culturelles, qui sont nos plus grandes richesses. Les frontières n’existent pas, notre peuple est un, il est indivisible et nos histoires entremêlées doivent donner naissance à de grandes choses. Personnellement, je ne connais pas de frontières, j’aime appartenir à toutes les terres, je me sens autant chez moi à Alger, à Casa, à Tunis ou à New york.

 

Quel chemin avez-vous parcouru pour être inter-transdisciplinaire et le faire aussi bien?

J’ai un parcours assez classique: université pour mes études de cinéma à la Sorbonne, puis des études d’histoire de l’art. J’ai fait mon lycée aux Etats-Unis à Los Angeles, puis de l’art thérapie pour boucler la boucle. Ça reste un parcours assez cohérent, et poussé, j’ai toujours voulu aller plus loins, Les doctorats ne me faisaient pas peur. Bien au contraire, mes diplômes en poche, je veux encore aller étudier d’autres choses comme l’anthropologie ou la sociologie, j’adore explorer les champs du possible,  de tous les possibles .

Tant qu’on peut s’enrichir intellectuellement, il faut y aller, sans avoir peur. En même temps que mes études, je travaillais dans diverses maisons de production, j’ai fait tous les postes de régie à première assistante en passant par la déco et le montage. Mon côté américain adore cette autonomie qu’on acquiert en sachant toucher un peu à tout, ça rend très indépendant, et on gagne un temps fou, à ne pas avoir peur. Ne pas avoir peur de l’autre, de l’échec, de mal faire. Cela fait partie du chemin, ça fait partie de la construction, c’est aussi comme ça qu’on se professionnalise et qu’on acquiert de la précision, de l’expérience.

 

Quelle est votre approche des cultures amazighe et arabe ?

Mon approche est très spontanée. Ce sont deux cultures dans lesquelles j’ai baigné pendant toute mon enfance, j’ai grandi avec les tatouages de mes grands-mères, avec un imaginaire très imprégné de la culture amazighe mais aussi arabe et andalouse. Ma grand-mère a toujours raconté l’épopée de son arrière-grand-père qui est venu d’Andalousie, il possédait une bibliothèque à Cordoue.

J’ai vécu dans ce métissage-là, la poésie arabe a toujours fait partie de nos espaces, le conte, le chant... J’ai de la chance d’avoir deux parents qui sont écrivains et qui m’ont transmis la beauté de la langue arabe, sa subtilité et sa profondeur, Nous avons vecu à Damas, je suis née là-bas, ce qui me donne un ancrage profond et une sensibilité que j’aimerai aussi transmettre à mes enfants.

Ces deux cultures-là nous composent totalement et fusionnent complètement, c’est ce qui fait notre richesse. Mon père pouvait déclamer un texte en arabe classique et se lever pour danser du Allaoui, et c’est exactement ce qui nous reflète.

Tous les peuples qui ont parcouru nos terres nous composent. Il faut libérer nos ADN et ne plus subir le poids de la domination coloniale qui nous a réduits à une image faussée de nous-même. Nous sommes tout cela, et c’est ce qui nous rend uniques et profonds. Nos mélanges sont notre force identitaire, il faut que nous continuions à explorer nos territoires physiques et imaginaires.

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Je me sens chez-moi au Maroc comme en Algérie, à Tunis ou à Bamako et je veux explorer toute mon africanité également car nous faisons partie d’un immense continent et notre présence sur ce continent a un impact sur notre identité profonde. Nous devons apprendre à connaître notre territoire, notre histoire, restaurer notre amour propre, un amour que la colonisation a bafouillé. Nos identités veulent se libérer des chaînes que d’autres nous ont mises. Nous devons construire cet avenir commun et solide.

Il nous faut arrêter de nous reclure dans des frontières qui ont été tracées par des colonisateurs qui n’étaient pas là pour valoriser nos peuples, mais plutôt pour les opprimer. Nous devons construire notre mémoire, connaître notre histoire, explorer nos mythologies, et nous raconter nous-même.

Pourquoi avez-vous opté pour les motifs amazighs dans la création de vos bijoux?

J’ai une collection amazighe avec les motifs des tatouages en hommage à mes grand-mères Mizar et Radia, et j’ai une collection Kalimat en calligraphie arabe. Vraiment je ne peux pas dissocier les deux collections. Les deux composent l’ADN de Baytrim Studio, les deux collections racontent nos identités métisses. Les deux me permettent de faire rayonner nos identités, notre culture riche et millénaire.

La réappropriation des motifs amazigh permet de les réactualiser à une époque où le tatouage qui était jadis  un symbole très fort de beauté et de féminité, devient interdit et péché. On nous a désapproprié de nos tatouages. Le fait de reproduire les symboles sur les bijoux, permet de continuer cette tradition millénaire en faisant circuler les symboles, les signes, et la mythologie enracinés dans tout le Maghreb.

J’ai fait de ce point, un ancrage essentiel dans mon travail, non seulement esthétique mais aussi intellectuel. Je travaille actuellement sur la signification de ces symboles, leur écho avec le passé et le monde moderne, afin de leur offrir la place qu’ils méritent, car la plupart des ouvrages qui en parlent sont des ouvrages qui ont été écrits par des Européens qui ne savaient pas grand-chose sur le sens profond de ces motifs-là.

C’est une réparation très importante et un hommage que je rends à toutes nos femmes et leurs tatouages. Ce sont des reines au pouvoir spirituel très important, qu’il faut transmettre aux générations futures en vue de renforcer nos identités et nos cultures ancestrales pour ne pas les perdre.

La poésie arabe et la langue arabe sont d’une richesse merveilleuse. Sur mes créations, je graffe un poème, un poème d’amour racontant l’histoire de deux âmes qui se rencontrent dans un navire et qui vont vers le même rivage... cela me permet de rendre hommage à l’histoire de mes ancêtres et par la même occasion de sillonner encore mon identité, tout en permettant aux autres, à ceux qui qui s’intéressent à mon travail de créer des dialogues. C’est un prétexte pour aller à la rencontre de l’autre et pour parler de nos racines et de notre culture qui doit rayonner dans le monde entier, c’est aussi ainsi qu’on restaure les identités et les mythologies, c’est aussi de cette manière qu’on répare le trauma colonial. Valoriser nos identités c’est réparer nos ADN trop longtemps abîmés. (j’ai d’ailleurs créé des podcasts dans ce sens, qu’on peut écouter sur spotify/ radio Rameem)

 

Quelle est votre richesse en tant qu’artiste?

La seule richesse est de pouvoir générer de la beauté, ou du moins essayer (ça ne marche pas à tous les coups, rires !), pour faire circuler la beauté, l’harmonie, ouvrir des dialogues, aller vers les autres... l’art est un mouvement.

Je crée d’une manière très spontanée, je ne calcule pas vraiment les choses, je ne m’organise qu’une fois c’est lancé, je m’applique, je donne le meilleur de moi même, j’essaye de me surpasser, d’aller plus loin, mais le premier élan est vraiment un élan vital, un élan d’amour que je ne peux pas réprimer, que ce soit pour un film, une peinture, une collection de bijoux ou même un ouvrage. Je saute dans le vide, mais j’ai confiance en ce vide-là, parce qu’il génère de la matière, il contient tellement de secrets, tellement de choses à découvrir et qui nous maintiennent en apesanteur. 

Ce saut dans la création est d’une puissance sans pareil, c’est pour celà aussi que je saute d’un projet à un autre, toujours dans cet élan là, un élan qui crée de la synergie, des rencontres, des émulsions, et qui fédère de grands projets, des voyages, des expositions, des ouvrages et des collaborations. 

C’est une chance inouïe de pouvoir projeter dehors ce qui est dedans. C’est vital et nécessaire aussi bien pour nous que pour ceux qui nous entourent. C’est aussi pour cela que je me suis spontanément dirigée vers l’art thérapie qui me permet d’utiliser les différents champs d’action artistique pour défaire les blocages chez les autres personnes, et leur permettre d’explorer leur propre créativité. Cette exploration est géniale, difficile car elle demande de la concentration et une organisation importante. 

Le fait de mener un projet à bout est essentiel, il ne faut pas laisser les choses que nous sommes capables de finir en suspens. L’art demande une très grande discipline personnelle. 

 

Quelle est la culture la plus présente dans vos créations?

Le monde entier est présent dans mes créations et si j’avais une bonne connaissance des étoiles et des astres, je les incluerais aussi ( l’art est exponentiel, c’est comme l’amour, comme l’univers), un chemin mène à un autre chemin, et ce voyage est merveilleux, parce que cela nous renforce, avec plus d’expériences et de connaissance, des découvertes qui nous bouleversent. 

Devant chaque projet, nous sommes comme un enfant qui découvre quelque chose pour la première fois. Cette sensation de renaissance et de renouveau permanent est incroyable. 

C’est une chance de pouvoir ressentir cela, de ne jamais être blasé, de toujours aller à la découverte et à l’exploration de nouveaux territoires, de nouvelles histoires, de nouvelles connections, avec soi, avec le monde et avec les autres humains afin de grandir... il n’y a que l’art qui peut faire jaillir et rejaillir nos humanités. Nous devons œuvrer dans ce sens, c’est important pour nous, pour nos enfants et pour l’empreinte que nous laissons dans ce monde.

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Parlez-nous de vos projets futurs?

Mon projet est RYM.DNA.PROJECT qui regroupe toutes les disciplines artistiques que je pratique autour de notre identité maghrébine, une exploration visuelle, musicale et plastique de notre culture. J’ai eu envie de nous raconter, de nous regarder, de nous dire, et de nous montrer sous un jour inédit, un champ visuel pas encore exploité.

J’ai vraiment hâte de partager ça avec le public. Ce projet parle aussi de la violence de nos sociétés et l’importance de la restauration de nos mythes et légendes, qui sont des connaissances essentielles perdues à cause des violences coloniales qu’ont vécu nos territoires et nos anciens. L’impact de cette violence là est encore en nous, et résonne. Ce genre de projets permet de réparer tout cela. D’ailleurs, il est possible d’en suivre l’évolution sur instagram #rymdnaproject @rym_dna_project.

J’ai un ouvrage sur la mucoviscidose qui sort aux éditions Stella Marys en France, un documentaire sur un designer de génie que le monde doit connaître. J’embarque aussi souvent ma caméra pour faire des portraits de personnalités que je trouve inspirantes et Zino Touafek en fait partie. Je suis très heureuse de ce travail et honorée de la confiance que m’accordent ces personnalités incroyables que la vie met sur mon chemin. Je suis tellement reconnaissante d’avoir la possibilité et la chance de regarder certains créateurs avec autant de respect et d’amour qu’il me regardent. Cet échange  est le meilleur anti-dépresseur au monde, il s’appelle L’AMOUR, LA GRATITUDE.

Nous sommes aussi, avec certains de mes collaborateurs, sur le projet de création d’un musée Amazigh dans la région de port Say frontalière avec le Maroc. La région est connue pour la poterie et le tissage, et un artisanat d’une rare finesse qu’on doit protéger et transmettre aux générations futures. La disposition à la frontière algéro-marocaine du futur musée, sera un lieu de conservation, de culture, de transmission et surtout d’échange entre les deux pays, afin de générer de la  connaissance et des rencontres humaines.

En créant des ateliers et des résidences d’artistes, nous favorisons non seulement les échanges mais aussi l’expansion de notre culture vers le monde... 

Le Maroc étant déjà équipé en ce genre d’infrastructure de conservation du patrimoine berbère à travers tout le territoire, pourrait nous être d’une grande aide, car nous souhaitons une architecture qui respecte l’habitat traditionnel ancestral et développer tout le projet avec cette idée d’endroits écologique, éthique, culturel et qui valorise nos patrimoines.