Ben Yahmed, témoin de l’indépendance de l’Afrique

Par Mahmoud El Kali
Feu Bechir Ben Yahmed MAP
Feu Bechir Ben Yahmed MAP

Il vient de nous quitter sur la pointe des pieds. Bechir Ben Yahmed, le plus jeune des ministres de Bourguiba, une personnalité hors pair, un journaliste dont le talent et l’analyse ont été d’une grande profondeur.

Homme exigeant envers lui-même et ceux qui l’ont toujours côtoyé, il a attrapé le “virus” du journalisme depuis son jeune âge, parvenant au bout de 60 ans à bâtir un empire de presse, une réputation et un grand respect dans toute l’Afrique, ce continent qu’il chérit et dont il a été l’un des derniers témoins de l’indépendance de ses pays.

Pour l’ancien dirigeant de l’audiovisuel français, Hervé Bourges, “Jeune Afrique”, le projet de vie de BBY, a réussi “à représenter une forme de conscience collective d’un continent entier, que la presse internationale avait du mal à comprendre. Rôle exigeant, impossible à tenir. Et pourtant, le défi a été non seulement relevé, mais atteint”.

BBY comme de nombreux se plaisent à l’appeler et lisent avec délectation sa chronique hebdomadaire “Ce que je crois”, est un Africain engagé, un observateur lucide et un journaliste au fait de tout ce qui se passe dans le continent. Lui, qui avait lancé le magazine “Jeune Afrique” en 1960 en Tunisie, est décédé à Paris des suites du Covid-19, à l’âge de 93 ans. Il laissera un grand vide qu’il sera très difficile de combler de sitôt, il n’en demeure pas moins que son empreinte dans le journalisme francophone restera indélébile.

Journaliste hors pair, l’un des derniers témoins de l’indépendance des pays africains, un Africain engagé, un observateur lucide, un homme libre, BBY a été la synthèse de tout cela.

Son itinéraire est hors pair, sa connaissance de l’Afrique, du monde arabe et des pays du Maghreb est connue et reconnue.

Natif de l’île de Djerba (sud tunisien), Béchir Ben Yahmed a vu le jour en 1928 au moment où la Tunisie était sous protectorat français. Pour ceux qui le connaissent, le jeune homme sentait en lui deux vocations, la politique et le journalisme, dont il a su et pu en faire la bonne synthèse. Nommé par le Président Habib Bourguiba, secrétaire d’Etat à l’information en avril 1956, alors qu’il était âgé à peine de 28 ans, prenant part aux pourparlers pour l’indépendance du pays, il a très vite choisi sa voie en ne se laissant pas emporter par les attraits de la vie politique.

Il a fait ce choix, confesse-t-il, “parce qu’il y a un prix à payer, que je refuse de payer. Je ne veux pas faire ce que font les hommes politiques pour avoir des voix: mendier, faire des sacrifices, des compromis qui sont des compromissions. J’en suis incapable”.

Il avait suivi une voie différente de celle de la plupart de ses camarades sans ressentir de regret ou de remords.

 

Un itinéraire hors pair!

 

“De tous mes congénères, ces futurs hauts cadres du tiers-monde naissant, aucun n’a suivi l’itinéraire que j’ai emprunté”, écrivait-il. La plupart ont été ministres, fonctionnaires internationaux, Premiers ministres, parfois même chefs d’Etat”.

Pour lui, “Jeune Afrique” avait été l’œuvre de sa vie.

Emporté par sa fougue militante, Béchir Ben Yahmed a osé démissionner en 1957. Une première à l’époque, car on ne démissionnait pas sous Bourguiba. Il fondera le 17 octobre 1960, l’hebdomadaire “Afrique Action” qui prendra le titre de “Jeune Afrique”.

Sa décision est prise: il partira à Rome où il installera en mai sa rédaction, avant de finir par implanter son quartier général à Paris, dès 1964 pour ne plus quitter la capitale française.

Depuis, au gré des périodes et des circonstances, le groupe de presse a tenu le coup, devenant au fil des ans un média de référence sur l’Afrique francophone.

Béchir DR

Engagé pour la cause du tiers-monde, Béchir Ben Yahmed a rencontré et souvent interviewé de grandes figures politiques à l’instar de feus SM Hassan II, Jamal Abdel Nasser, Ahmed Sékou Touré, Patrice Lumumba, Che Guevara et Fidel Castro et Ho Chi Minh en 1967. Le journal, qui contribua à insuffler dans toute l’Afrique une conscience continentale, est devenu si influent au fil des décennies qu’il est parfois surnommé le 55e pays d’Afrique. A la fin des années 2000, “BBY” en avait transmis le flambeau à ses deux fils, Amir et Marwane, mais sans jamais renoncer à sa plume, à ses analyses des faits politiques dans le continent et dans le monde. 

Dans cette aventure, plusieurs journalistes et auteurs de renom ont pris part sous diverses formules  à “Jeune Afrique” à l’instar de Frantz Fanon, Kateb Yacine, Amin Maalouf (Prix Goncourt 1993), Josette Alia, Guy Sitbon, Leïla Slimani (Goncourt 2016) et surtout Jean Daniel (fondateur du Nouvel Observateur), qui raconte dans ses mémoires combien il doit la vie à Béchir Ben Yahmed, venu à sa rescousse alors qu’il était gravement blessé lors d’affrontements entre soldats tunisiens et français en juillet 1961 à Bizerte.

«Jeune Afrique» devint «L’Intelligent»

 

Jamais à court d’idées, il décida en 1999 de renouveler, à l’envers et contre tous, le nom de l’hebdomadaire en substituant au titre “Jeune Afrique” celui de “L’Intelligent”.

Il justifie ce choix en affirmant: “Nous avons décidé d’abandonner le nom -Jeune Afrique-, dont nous mesurons ce qu’il représente pour vous comme pour nous. Pour le remplacer, nous avons choisi un titre qui fera sursauter plus d’un: -L’Intelligent-”.

L’aventure tourna court et après moult péripéties, le magazine retrouvera sa dénomination originelle.

A l’annonce du décès de Béchir Ben Yahmed, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a adressé un message de condoléances et de compassion à la famille du fondateur du magazine “Jeune Afrique”, dans lequel le Souverain déplore la disparition d’un journaliste de renom, connu pour son grand professionnalisme, des décennies durant, et qui a consacré la majeure partie de ses articles et chroniques aux questions africaines, tout en défendant de manière déterminée les valeurs de démocratie, de liberté et d’ouverture.