Beihdja Rahal, la voix du paradis andalou

Par Charaf Nor
Beihdja Rahal DR
Beihdja Rahal DR

Une voix envoûtante. Une voix qui nous emporte dans le temps vers l’époque de l’Andalousie dans son apogée. Une voix qui nous fait revivre les soirées enchanteresses dans les enceintes des palais majestueux de Grenade, Séville ou Cordoue. Cette voix cristalline et mélodieuse a bien un nom: Beihdja Rahal.

Musicienne et interprète soliste de la musique arabo-andalouse, de la “çanaa” plus précisément, Beihdja Rahal est née à El-Biar à Alger en 1962. Elle s’est nourrie aux sources d’un legs séculaire et a baigné dans l’univers allègre que proposent les modes des noubas.

Le milieu familial de Beihdja, où la pratique de la musique arabo-andalouse était chose courante, l’a beaucoup encouragée et soutenue. Elle a été imprégnée dès son jeune âge par les arcanes de cet art, ce qui ne l’a pas empêchée par la suite d’étudier le chant et la musique avec un grand maître tel Mohammed Khaznadji ainsi qu’avec d’autres professeurs au sein du conservatoire d’Alger comme Abderrezak Fakhardji et Zoubir Karkachi.

Elle a appris en outre la “kwîthra”, modèle assurément dérivé du luth arabe, et qui, en Algérie, est un instrument de base de l’orchestre arabo-andalou et son emblème.

En plus de la “kwîthra”, Beihdja joue d’autres instruments tels que le luth et la mandoline. “Je ne vais pas vous dire que je joue de tous les instruments car on peut toucher à tous les instruments mais pas les maîtriser complètement”, dit-elle. 

Selon Beihdja, le musicien a toujours un instrument qu’il affectionne plus que les autres. “Mon instrument est la kwîthra. Un instrument typiquement algérien qui a une place de choix dans l’orchestre arabo-andalou de la “çanaa”d’Alger et du Gharnati de Tlemcen. La mandoline est aussi un instrument que j’affectionne et qui m’accompagne jusqu’à maintenant surtout pour les cours et ateliers que j’anime”, confie-t-elle.

 

Une carrière musicale ascendante

 

Grâce à sa persévérance et son esprit ambitieux, Beihdja a réussi à s’imposer, avec douceur, à l’image de sa voix,  comme une icône du patrimoine arabo-andalou et marquer par sa touche le monde des mélodies méditerranéennes.

Elle a appris la musique au sein des associations algéroises les plus prestigieuses. De 1982 à 1986 elle bénéficie de l’enseignement de l’Association artistique et culturelle El-Fakhardjia et exerce avec ses membres en tant que musicienne et interprète pendant 3 ans. En parallèle, elle fait des études de biologie après avoir obtenu son baccalauréat.

Avide de nouvelles aventures musicales, Beihdja Rahal devient, en 1986, membre fondateur de l’association artistique Essoundoussia, au sein de laquelle elle chante en tant que soliste dans son orchestre et enseigne la musique aux plus jeunes. Cette association obtient le premier prix au Printemps Musical d’Alger en 1987 et 1988.  

“C’est une association qui a formé beaucoup de chanteurs et de musiciens. J’ai moi-même enseigné au sein d’Essoundoussia”, raconte Beihdja.

“Les associations en Algérie tiennent le rôle de conservatoires ou d’écoles où les enfants viennent apprendre à tenir un instrument et à chanter les pièces de la nouba et de ses dérivés. Elles sont de plus en plus nombreuses et c’est une très bonne chose”, ajoute-t-elle.

 

Transmettre pour assurer la relève

 

Dans le souci de préserver le patrimoine andalou d’Alger, Beihdja Rahal n’a ménagé aucun effort pour cela et s’est lancée dans un projet d’enregistrement des noubas. “J’ai enregistré 27 albums, certains ont été réunis dans des coffrets avec photos et vidéos”, explique-t-elle. 

Motivée par la réaction et l’enthousiasme du public après son premier album en 1995, Beihdja Rahal a décidé de continuer ce travail de préservation. “Il y a eu un deuxième, un troisième et à chaque fois, le public attend la sortie du suivant. Je ne peux vous décrire la joie, le bonheur et la fierté qui me donnent de la force pour avancer dans ce travail de transmission et de sauvegarde de ce patrimoine musical”, dit-elle sur un ton fier.

Ce patrimoine se transmet oralement depuis des siècles. Beihdja est consciente du fait que pour bien le garder, il ne suffit pas seulement de l’enregistrer mais aussi de le transmettre aux générations montantes par le biais de l’apprentissage. Elle s’estime chanceuse d’avoir été formée par de grands maîtres de la “çanaa”. Pour elle, le meilleur moyen de leur rendre hommage est de former à son tour des élèves en respectant cette tradition orale. “J’ai plus de 80 élèves par an, entre enfants et adultes, qui assistent à mes cours. La demande est grande, quel honneur pour moi. Malheureusement je ne peux pas prendre plus afin d’assurer des cours de qualité”.

Beihdja raconte avoir commencé ce travail d’enseignement il y a plus de vingt ans avec les enfants au début, puis avec les adultes en créant son association “Rythmeharmonie” à Paris, après s’être installée en France. “J’espère poursuivre ce travail. Je privilégie beaucoup les enfants car ce sont eux la relève de demain”, affirme-t-elle.

La cantatrice algérienne donne également des cours de chant andalou à l’ELCO (Enseignement de la langue et culture d’origine) en France, qui dépend de l’école algérienne.

Rahal DR

 

Un nouveau départ en France

 

Beihdja Rahal a appris puis pratiqué la musique arabo-andalouse en Algérie au conservatoire puis dans des associations musicales mais c’est en France qu’elle a commencé sa carrière artistique en s’y installant en 1992, après avoir quitté l’association Essoundoussia. 

“J’ai formé mon orchestre en 1993. On a été programmés pour des concerts et festivals à Paris puis dans toute la France. De tels évènements nous donnent la chance de rencontrer des artistes du monde entier”, dit-elle. Ces rencontres, pour Beihdja, sont des occasions  d’échanges et de partage qui ouvrent des perspectives très larges.

Parallèlement au programme de formation musicale qu’elle dispense à Paris, Beihdja est invitée à se produire sous d’autres latitudes non sans s’essayer à des expériences fusionnelles en duo ou avec des orchestres européens.

Grâce à son travail laborieux, Beihdja Rahal obtient en 2006 le prix “Mahfoud Boucebci” pour ses travaux de recherche et de sauvegarde du patrimoine musical andalou. En 2008, elle figure parmi “Les 50 personnalités qui font l’Algérie”de la revue Jeune Afrique.

Il faut savoir également que Beihdja a coédité des ouvrages relatifs à la musique arabo-andalouse tels que “La plume, la voix et le plectre’’ paru en 2008 et “La joie des âmes dans la splendeur des paradis andalous”, en 2010 avec Saadane Benbabaâli. 

Beihdja Rahal s’occupe de la partie musicale et Saadane Benbabaali prend en charge le côté littéraire. Selon elle, ce travail d’écriture consiste à apporter des éclairages et des explications quant à la poésie et à la musique andalouse.